Ils lui rendent hommage

HARROW Kenneth

Ce festival rend hommage à Henri Duparc. Nous n´avons, pour la plupart d´entre nous, vraiment découvert le cinéaste Duparc qu´avec Bal Poussière, et malgré son grand succès, ce film a aussi été, dans un sens, une grande déception pour la majorité de ceux qui travaillent dans et sur le film africain en ceci qu´il illustrait un talent considérable s´employant à flatter les goûts populaires. C´était de la romance filmée, sans signification sociale, avec de la musique et de la danse. Et une Afrique « réelle » éloignée des images de souffrance auxquelles nous étions habitués. On présentait même des paysans riches, la polygamie ne pouvait arrêter la fête et l´amusement, ni empêcher les belles d´arriver à leurs fins. Un film des désirs ; et tous les films de Duparc depuis ont marié désirs et fantaisie aux belles femmes et aux obstacles censés être surmontés. Nous sommes ici au stade que Zizek définit comme un ordre social et symbolique dans lequel les sujets autonomes ont le pouvoir d´agir sans pour autant être détruits par les appareils répressifs de l´état ou de l´ordre patriarcal qui lui correspond. En somme, un film aussi éloigné de Sembène que possible et, par suite, du modèle de « cinéma africain » qu´il a contribué à promouvoir, le cinéma engagé.

C´est donc avec beaucoup de plaisir que nous saisissons l´occasion, après plusieurs années, de revenir à Duparc. Il produit des films sur ce modèle qu´il perfectionne, depuis vingt ns. Maintenant que j´ai eu la possibilité de voir quatre de ses films, je suis mieux en mesure d´évaluer leurs qualités :

- Abusuan, 1972
- Caramel, 2004
- Une Couleur Café, 1997
- Rue Princesse, 1993

Madame Duparc était présente au festival où elle représentait le travail de son mari (et le sien) car ils collaboraient étroitement, semble-t-il. L´activité filmique est entièrement africaine en ce sens que le couple vivait et filmait en Côte d´Ivoire, mais, surtout, il est plus pertinent de relever, dit Mme Duparc, en répondant à ma question concernant le fait qu´il s´écartait des pratiques de l´école du film engagé, du film socialement conscient, que Duparc était focalisé sur la société qu´il filmait. Il s´intéressait tout autant que d´autres à sa société, mais la vision qu´il en avait était moins liée à l´état, à la corruption, aux problèmes exigeant des solutions sociales.

Ce ne fut pas toujours le cas. Son premier film, Abusuan, qui a une forte dimension sociale, traite de l´afflux des paysans en ville, de l´incapacité sociale de répondre à leurs besoins, de la pauvreté du village. Le héros étant un architecte francisé à l´excès, riche et marié à une belle femme comme il faut, il semble que l´une des solutions serait l´élimination des taudis dans les dix années suivantes, ce que, disait-on, le président envisageait de faire. La ville, à cette période, est en pleine croissance, fait remarquer Mme Duparc, et l´exode rural (vous vous souvenez de l´époque si lointaine où nous avions l´habitude de voir dans ce phénomène le problème majeur du continent) vient de commencer. Le problème sera résolu lorsque TOUS les neveux et nièces du héros se rendent compte qu´ils sont issus de la terre, que c´est à elle qu´ils appartiennent vraiment, et qu´ils décident de retourner chez eux. Ce retour résout le problème majeur de l´architecte, le comment faire pour continuer à mener sa vie agréable de riche bourgeois africain. Mais son épouse gâtée, qui a maintenant trouvé son chemin de Damas, lui reproche de ne pas en faire assez pour sa famille. Le mot « Abusuan » signifie justement « famille ».
Le film remporta un prix au FESPACO de 1973, tout au début du festival. Mme Duparc nous rappelle que son mari faisait partie du petit groupe sélect de cinéastes africains qui créa le FESPACO. Et tels que nous reviennent leurs objectifs de l´époque, ils affirmaient leur foi en la création d´un cinéma africain, qui oeuvrerait à l´amélioration de la société, qui parlerait avec la voix de l´Afrique (mais pas encore dans les langues africaines, cependant.
...quelque chose que Duparc ne paraît pas accepter). Les objectifs, c´était aussi la nécessité de créer des voix et des visions africaines, de trouver des salles pour les films africains, de former les cinéastes et les techniciens. Tout ceci se situait aux tout débuts, et elle se rappelle si nettement le coût élevé d´expédition de toutes ces boîtes de films à Paris pour y être développées. Des frais énormes à l´époque et, habituellement, il fallait donc se contenter d´une prise par scène. Inévitablement, il en résultait des prises de vue inégales ou un montage par moments maladroit.

Mais en dépit de tout ceci, Abusuan tient la route, sans recourir aux distorsions exagérées de la ligne du récit qui marquent aujourd´hui les tournants mélodramatiques. On n´y voit pas la lourde insistance sur les gros plans et les personnages se rapprochant de la caméra fixe pour créer ce moment dramatique. La description des enfants instantanément corrompus par leurs cousins de la ville a quelque chose de naïf ; le contraste reflète la décennie "cool " des années 70 quand être un « villageois », représentait tout ce qu´il ne fallait pas être (tout comme ; d´ailleurs, pendant la décennie « cool » des années 50). Il y a donc les inévitables scènes dansantes de boîte de nuit où la crème sociale passe du bon temps, l´époque où un coup de téléphone au commissariat de police réglait le problème plutôt que de l´aggraver.

Quelle différence avec la splendide Rue Princesse où Josie (Jeanne Bana) emporte le film avec le coup de vent de son exubérance et le charme de son sourire ! Ce film, toutefois, offre de l´espace à ce que je crois être la caractéristique essentielle des films de Duparc : ce lieu qui accueille ce que Zizek appellerait le vide, ce moment inassimilable du Réel que l´on ne peut intégrer dans un monde ordonné, c´est-à-dire un ordre symbolique ; dont on ne peut se débarrasser en négociant ; et par-dessus tout, qui s´ouvre à la nécessité de se servir de l´imagination et de la fantaisie pour explorer le rôle du désir dans nos vies. Le désir vient avec ses divers prix à payer, ses suppressions, ses désastres qui doivent être déplacés, s´ils ne sont pas sublimés. Les Désirs président à chaque battement du coeur des films de Duparc, au moins depuis Bal Poussière. Ils ont toujours été présents, d´ailleurs, mais ils devaient jusque là obéir à la loi supérieure du Message. Ce message une fois disparu, et une fois disparues aussi les luttes qui commencèrent avec la libération nationale et s´achevèrent dans le régime qui n´en finissait pas de Papa Houphouet, ce qui compta désormais fut l´échelle réduite des rapports personnels et interpersonnels, et non plus l´univers social dans lequel les pressions politiques et économiques, les pouvoirs, la corruption et les répressions s´exerçaient.

La répression devait donc venir nécessairement du sein de la famille. Le père rôdant derrière les scénarios des débuts est maintenant devenu le mari plus âgé dont les pouvoirs de maîtrise du désir sont réduits par la nouvelle femme. Celle-ci est une prostituée dans Rue Princesse, l´une de ces filles débordantes de vie qui, dans une présentation conforme aux stéréotypes de classe, sont grossières, bruyantes, exubérantes, sans cesse en mouvement. Les gens riches tentent de les exclure, mais elles séduisent tous les hommes, y compris Jean, le héros, le fils, qui veut devenir musicien, d´un exploitant forestier fortuné. Jean tombe amoureux de Josie, ce qui sort tout droit de la romance sentimentale du 19e siècle français, et elle est incapable de lui dire non. Ceci bien que, comme le film nous le fait découvrir, pratiquement tous les hommes mûrs de la ville, notamment et particulièrement le père de Jean, aient trouvé auparavant le chemin de son lit.
Le voilà donc, finalement. L´inceste, sous une forme ou une autre, revient. L´une des femmes qui cherche à séduire Jean est l´amie de sa mère ; par son âge, elle pourrait être sa mère , mais elle est suffisamment aguichante pour refuser d´accepter le rôle de la femme âgée. Ce point sombre du désir marque toute la génération des aînés, et nous voyons que le désir refuse de s´éteindre, et nous réalisons que la génération suivante vivra à son tour, tôt ou tard, ce moment inacceptable.

Une Couleur Café. Il y a dix ans à peine. Comme il était facile alors pour les Africains d´aller en France. La « petite » combine de « Docteur » pour pouvoir amener Kaba, sa jeune et deuxième épouse du village, avec lui. Il fait figure d´imbécile quand il se montre au village avec un parapluie pour se protéger du soleil, mais il est souriant, aimable, inoffensif. Nous ne sommes pas étonnés –alors qu´il a manifestement menti en faisant croire qu´il avait une maison et de l´argent en France–de le voir conduire Kaba dans le logement en sous-sol qu´il occupe avec Awa, sa première épouse. Les deux femmes s´entendent et sympathisent tout de suite. Elles constituent le couple qui va faire marcher les choses, tandis que Docteur s´en va courir sa petite amie blanche. Nous savons que la château de cartes va finir par s´effondrer puisqu´il cache tout à toutes les personnes extérieures et à la communauté africaine.
Comme dans toutes les oeuvres de Duparc, tout est traité sur le mode badin, mais, sous la surface de la comédie, on a le sentiment que ces deux cultures ne se parlent pas. Ce sont les femmes qui s´arrangent de la polygamie, en famille, même dans les situations les plus difficiles. Mais le fait qu´il ait une maîtresse blanche, mélangeant ainsi l´infidélité européenne et la polygamie africaine, crée une situation qui ne peut être résolue, d´où l´abandon de Docteur par Kaba qui trouve Peter et l´amour vrai. Tous les Africains ici vivent en marge de la société, car en tant que clandestins, ils sont une main d´oeuvre qui peut être exploitée. La police est là aussi, représentant le bras armé d´une société dont les normes doivent prévaloir sur celles de visiteurs, mais elle n´est ni brutale, ni raciste, et même quand elle est « vaguement » raciste, ce n´est pas de façon outrancière. Le film ne projette pas l´impression d´une Europe - forteresse, ni le sentiment d´efforts désespérés pour franchir les barrières à l´entrée. Docteur est au final un personnage trop sympathique, pitoyable, et superficiel pour être un objet de haine ou même une victime. Il est plutôt la figure de la pauvreté africaine coincée à un niveau qui crée toujours des problèmes mais jamais des catastrophes. Et à la fin, nous savons que les deux femmes resteront et s´en sortiront.

Malgré cette assurance, cependant, la comédie et le jeu de dissimulation ont un côté sombre, qui apparaît dans la relation entre l´homme mûr, Docteur, et sa jeune femme, Kaba, qu´il présente aux Français comme étant sa fille. Sa grossesse révèle quelque chose d´autre à la marge, l´inceste qui, bien que ce cas ne soit, ni techniquement ni juridiquement, un inceste, reste très présent, métaphoriquement, à l´arrière-plan. Nous sommes donc rassurés quand Kaba trouve son Peter, qui est plus jeune et viril, l´objet d´amour, le compagnon indispensable d´un film qui veut nous faire voir, à la fin, qu´un bon couple s´est constitué et l´a emporté.
Tout ceci nous amène au plus puissant, pour moi, des films de Duparc, un film dont je me suis dit que j´avais de la chance de l´avoir vu : Caramel. Elle est de teint clair, comme la beauté qui surgit des eaux. Nous ne savons pas d´où elle est venue, mais un jour elle était là , attendant de voir « Mangala, Fille des Indes », le film que son père aimait. Ce film merveilleux intègre divers moments de tous les films antérieurs de Duparc, y compris des posters et des clips, car le héros, Freddie, est le propriétaire - gérant d´une salle de cinéma. Une salle sur le point de fermer définitivement. C´est là qu´il rencontre Caramel, nom qui lui vient du goût de caramel que son visage évoquait pour son père. Ils tombent amoureux l´un de l´autre ; la soeur de Freddie fait tout son possible pour subvertir leur amour, mais elle n´est plus que l´obstacle qui le rend encore plus savoureux. Elle est grosse, comique, pas séduisante. Caramel est svelte et belle, avec un doux et beau sourire et l´allure avec, ...irrésistible.

Ah, c´est comme cela que les choses se passent avec Mammy Watta. Et quand survient l´inévitable, et qu´elle ferme les yeux de Freddie avec ses mains, elle, la Mammy Watta depuis longtemps partie vers le seul pays où l´amour vrai existe, nous voyons le mythe du rêve urbain prendre forme vivante sous nos yeux. Chez Duparc, la romance a toujours été présente, mais la formule tout à fait juste l´éludait jusqu´à ce qu´il trouve sa Mammy Watta. Elle apporte aux sentiments une notion africaine de transgression et de transcendance, deux des caractéristiques essentielles qui permettent à l´imaginaire débridé, au fantastique d´atteindre son point culminant. L´imaginaire de la fantaisie et le désir : ils résument tout ce que les « pères » du cinéma africain voulaient éliminer. Mais le désir ne s´est jamais laissé réprimer. Mammy Watta revient toujours car, après tout, n´est-elle pas « la belle dame sans merci », la mammy dont l´amour est mort, et dont la watta est désir ? Mammy Watta sur écran : il semble maintenant que seul Duparc pouvait réaliser ce tour de force, et il le fait de façon magnifique si c´est le mot juste pour une obsession que nous ne devons pas seulement à Hollywood ou à Bollywood . On pourrait dire que le temps des pères est terminé. Faites place pour Nollywood !







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